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Juillet 2006

Autre

Un titre reconnaissant le spécialiste en oncologie médicale. Et maintenant ?

A la surprise générale, si l’on s’en réfère au contexte antérieur concernant l’organisation globale de l’oncologie en Belgique, un arrêté ministériel est paru au Moniteur le 14 juin 2006, fixant des nouveaux critères de reconnaissance de l’oncologie médicale, accessible uniquement via la formation de base en médecine interne , après 3 années de tronc commun et 3 années en oncologie médicale.

Dans cet arrêté, on retrouve notamment des critères très complets et très détaillés conduisant à une formation d’un spécialiste censé connaître toute la médecine interne, toute la physiopathologie du corps humain, tous les mécanismes du cancer, toutes les formes de tumeurs (solides) et tous les aspects de la cancérogenèse, du dépistage, du diagnostic, du staging, du traitement multimodal, chirurgical, radiothérapeutique, médicamenteux, experimental, technique et palliatif, du pronostic et du suivi…

Sur le papier, il s’agit d’un texte qui a le mérite de définir un spécialiste quasi parfait en oncologie et une spécialité qui justifie certainement une orientation et un titre spécifique comme c’est le cas dans de nombreux pays en Europe et aux USA.

La communauté médicale impliquée dans la prise en charge des cancers en Belgique et regroupant l’ensemble des spécialistes d’organe , les radiothérapeutes et les chirurgiens s’interroge cependant sur l’applicabilité de cet arrêté et s’insurge également sur la raison de d’abroger purement et simplement, sans aucune concertation, l’arrêté du 11 mars 2003 , ayant conduit après de multiples et longues discussions à l’établissement d’une compétence spécifique pour les différents spécialistes impliqués en Oncologie et reconnus tels quels dans le programme de soins en Oncologie par arrêté royal.

Une telle décision va donc à l’encontre total de ce qui avait été construit ces dernières années, qui se mettait en place partout en Belgique et qui fonctionnait de mieux en mieux de manière constructive, en se reposant sur une médecine multidisciplinaire, poussant vers l’avant des soins oncologiques d’une qualité reconnue par tous .

En abrogeant l’arrêté de 2003 sans aucune concertation avec les différents spécialistes impliqués dans le cancer, les législateurs dénient le travail énorme réalisé par ceux-ci ces 10 dernières années et risquent de figer le développement qualitatif de l’oncologie multidisciplinaire en jetant le doute sur le rôle de nombreux médecins s’étant profondément investi pour offrir des soins oncologiques de qualité à leurs patients.

En effet, de nombreux médecins spécialistes, et l’exemple des gastro-entérologues et des pneumologues est tout à fait représentatif et illustratif, n’avaient pas attendu l’arrêté de 2003 pour se former et s’investir sans retenue dans le traitement des cancers digestifs.

En évoquant l’AM du 14 juin 2006, tout en reconnaissant objectivement la justification d’un titre pour les oncologues médicaux et sans entrer dans une polémique stérile, on ne peut s’empêcher d’émettre les réflexions suivantes :

  • Il n’y a qu’une centaine d’oncologues médicaux aujourd’hui en Belgique et même armés d’un titre spécifique, ils ne pourront faire face seuls à la prise en charge des patients atteints d’un cancer dans les années à venir. Si l’on ajoute la pénurie médicale globale, les restrictions liées au numerus clausus, l’incidence croissante des cancers en Belgique et la complexité des traitements et de la prise en charge, on se dirige vers une situation qui va probablement à l’encontre du but recherché, c’est-à-dire une optimalisation de la qualité des soins.
  • On ne peut nier le rôle majeur des spécialités en oncologie d’organe dans le développement et les progrès de l’oncologie digestive, thoracique, gynécologique, urologique ces dernières années, que ce soit dans l’émergence de nouvelles techniques, dans l’élaboration d’études cliniques ayant défini de nouveaux standards thérapeutiques ou conduit à l’enregistrement de nouveaux médicaments.
  • Ces mêmes spécialistes depuis 5-10 ans ont élaboré des programmes de formation continue, de compétence spécifique et ont construit dans la plupart des hôpitaux des unités fonctionnelles efficientes, contribuant à majorer la qualité des soins oncologiques offerts. Encore une fois, en abrogeant le titre pour les spécialistes d’organes, l’arrêté dénie tout ce qui se fait depuis des années dans nos hôpitaux et va à l’encontre du courant actuel .
  • De nombreux jeunes spécialistes, motivés par ce nouveau développement ont investi dans des formations bien définies, incluant souvent des stages à l’étranger dans des centres d’expertise.
  • Les commissions de reconnaissance pour chaque spécialiste, en accord avec les sociétés scientifiques ont travaillé de concert pour tenter de définir les meilleurs critères d’accessibilité à une expertise en oncologie. Même si l’on doit constater des imperfections et une nécessité de peaufiner ces critères, plus aucune concertation constructive n’a eu lieu depuis longtemps, faisant place à une incertitude sans perspective. Chaque spécialité devrait pouvoir ainsi, de manière responsable et contrôlée, former des spécialistes en oncologie en s’axant sur une formation complémentaire puis suivre une formation et une pratique continue.
  • Créer un titre en oncologie médicale est peut-être justifié mais dans le contexte actuel, mais en l’absence de concertation et de vision multidisciplinaire, il peut tendre à créer une discrimination et un rapport de force entre différentes disciplines qui se veulent complémentaires. C’est probablement vrai si l’on se réfère à la prescription et surtout au remboursement (!) des médicaments anticancéreux qui se verraient restreindre à quelques spécialistes. Si l’on peut comprendre que cela peut conduire à un meilleur contrôle de la prescription de ces molécules très chères, il paraîtrait plus judicieux de faire réaliser ce contrôle et donc cette responsabilisation de la prescription par une équipe multidisciplinaire. La confusion qui règne aujourd’hui concernant les critères de remboursement de certains médicaments (ex l’Erbitux ® prescrit par un gastro-entérologue compétent en oncologie (!) ou un spécialiste en oncologie médicale) doit faire place à des modalités plus claires.

En conclusion, tenant compte de l’évolution exponentielle de l’oncologie, il y a certainement lieu de trouver des solutions constructives où tous les acteurs impliqués mettront leurs compétences, de manière égalitaire, complémentaire et reconnue, au service du patient oncologique pour lui offrir les meilleurs soins.

Reconnaître un titre en oncologie médicale est une des étapes intermédiaires d’un processus réaliste qui doit intégrer d’une manière concertée et visible les différents spécialistes d’un programme oncologique de qualité.

Nous continuerons nos efforts pour faire reconnaître cela à nos dirigeants.